20 juin 2019 : de commencement en commencement
20 juillet 2019 : des sculptures en vis-à-vis
20 août 2019 : le 20ème siècle et les 'Avant-gardes' de l'art
20 septembre 2019 : onze statues qui posent, une qui danse
20 octobre 2019 : artiste : se libérer, se retenir
20 novembre 2019 : "homme et femme il les crée"
20 décembre 2019 : la phénoménologie de Lévinas

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accomplissement mutuel
terre 2019 h.38cm


    Lorsque la femme fait l’homme, lorsque l’homme fait la femme. Regardez comment une femme aimante vient entreprendre son homme et s’affairer pour l’amener à l’amour. Regardez comment l’un et l’autre cherchent leur plein accomplissement l’un par l’autre : elle, dans son désir de venir pleinement à elle-même, pleinement accordée comme femme grâce à lui ; et lui de même, homme, grâce à elle, tant elle le désire venant à lui-même.
    Regardez-les, dans le cours banal de leurs jours, comment elle sait entretenir l’entente et l’harmonie de leur couple, comment elle sait patienter, attendre qu’il soit disposé au mieux avec elle. Ecoutez leur façon de s’appeler – de dire leur nom, d’une voix unique.
    Quant on sait qu’elle a joué et qu’elle jouera de tous ses attraits, de toutes ses caresses et aveux d’amour, pour amener son homme à l’ultime de lui-même, pour le dresser et l’enfouir en son sexe, et jouer alors de ses vagues d’étreintes jusqu’à ce qu’il explose de plaisir et coule en elle, elle-même ressentant en correspondance sa plénitude de plaisir de l’avoir ainsi accompli.
    Que ce soit dans la patience des jours, ou que ce soit dans ces moments de pleine dilection où l’un l’autre ‘font l’amour’ – clairement, lorsqu’ils s’aiment, la femme fait l’homme, et l’homme fait la femme. Ils se créent l’un l’autre. Ils se donnent de venir l’un à l’autre, pleinement eux-mêmes.

Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre
Que serais-je sans toi qu’un cœur au bois dormant
Que cette heure arrêtée au cadran de la montre
Que serais-je sans toi que ce balbutiement.
                 Louis Aragon.
    Chez l’homme qui se trouve ainsi façonné et venu à lui-même par la présence d’une femme aimante dans sa vie, comment n’y aurait-il pas une immense gratitude d’être ainsi comblé – d’être ainsi donné à lui-même mieux, bien mieux qu’il n’a reçu de père et mère. Véritable commencement, véritable création. Et s’il est un Dieu créateur du monde et de sa vie, un Dieu d’amour, c’est bien par la présence de cette femme aimante qu’il peut continuellement l’éprouver et en prendre conscience.
    Or c’est bien la Geste même du Dieu de la Bible, qu’il lit au début de la Genèse, où il apprend que ce Dieu n’est que Présence et Relation, et qu’il s’est plu à créer l’humain à sa ressemblance – le créant ‘homme et femme à son image’, c’est à dire dans le plus heureux de leur relationnel, de leur amour – amour sexuel, homme et femme, c’est-à-dire proches et séparés, familiers et inconnus, mystérieux. Soit donc une création qui n’a de sens et réalité qu’en étant reprise et poursuivie – une création qui ne cesse jamais dans la façon même dont cet homme et cette femme aimants se font l’un l’autre dans leur amour. Relisons le texte (le premier récit de la Création dans la Genèse) :
    Alors qu’il a créé le Ciel et la terre, et tous les êtres vivants, ‘Dieu dit : ‘Faisons l’homme à notre ressemblance (à noter le pluriel d’un relationnel) … Dieu crée l’homme à son image…, homme et femme il les crée. Dieu les bénit et leur dit : ‘Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre… Dieu vit tout ce qu’il avait fait : cela était très bon (1)
    En Inde, Brahma le Dieu créateur ne cesse de créer – la création ne cesse d’être au présent. Par différence, on aurait tendance, dans la foi chrétienne venue de la Bible, de penser habituellement la création seulement au passé (‘Au commencement, Dieu créa…’) – jusqu’à ce dialogue dans l’évangile de Jean (5,16s) :
    Les Juifs reprochant à Jésus d’avoir guéri (travaillé) un paralytique un jour de Sabbat, il leur réplique : ‘Mon Père travaille toujours, et moi aussi je travaille… En vérité je vous le dis, le Fils ne peut faire de lui-même rien qu’il ne voit faire au Père… Comme le Père ressuscite les morts et les rend à la vie, le Fils donne la vie à qui il veut…’
    Venue d’Inde, ou venue de Jésus selon Jean, j’aime cette foi active en Dieu, j’aime ce ‘travail’, ce ‘faire’ par lequel s’entretient et ressuscite la vie, j’aime cette bénédiction confiée à l’homme et la femme de s’accomplir l’un l’autre dans leur amour, de se créer, de se travailler, de se faire. Comment un sculpteur n’y serait pas sensible, s’attachant à créer l’heureuse alliance d’homme et femme ?

    (1) Dans sa positivité et sa pleine promotion de l’égalité de l’homme et la femme, à l’image du relationnel en Dieu, ce premier récit de la Création (dans la Genèse biblique) a malheureusement été comme oublié ou négligé, pour privilégier le second récit de la création centré cette fois sur la création d’Adam (modelé de la terre) avec l’ajout d’Eve, comme une aide, une auxiliaire, une tentatrice venue ‘foutre le bordel’




    P.S. ‘Homme et femme Dieu les crée à son image, à sa ressemblance’ . Au début de la Bible, ce Dieu qui crée l’humain à son image, nous interroge vivement parce qu’un tel geste est toujours banni dans la Loi biblique dès son premier commandement : ‘tu ne tailleras pas d’image’ – tu ne te fabriqueras pas d’idole, tu n’auras pas d’autre dieu que Moi.
    Il y a 3000 ans chez les Hébreux, en voisinage de l’Égypte envahie d’images, et de la Mésopotamie familière d’idoles, à cause du monothéisme de Moïse, on s’explique que la fabrication et l’usage d’images soient une affaire très sensible, redoutable – et surtout l’‘image’ de quelque dieu, l’idole. Et effectivement, il est très peu fait mention d’images au long de la Bible hébraïque (sauf pour les bannir comme idolâtrie) ; mais voilà qu’elles reviennent à l’honneur avec le Nouveau Testament : avec le Christ,‘image du Dieu invisible’ (Col 1,15),‘l’image de la Gloire de Dieu’ (1 Cor 11,7), jusqu’aux ‘élus’ qui seront ‘à l’image de l’homme céleste’, ‘transfigurés dans cette même image’ (I Cor 15,49) – soit donc devenus véritablement ‘images de Dieu’.
    Car Dieu s’étant incarné, s’étant fait chair, fait homme, il s’est fait visage – et non plus ‘invisible’ – donc image possible (d’où le retour de l’image dans le Christianisme, et non pas en Israël et Islam). Sachant encore que dans l’hébreu de la Bible, langue concrète, la présence se dit visage, figure. Serait-ce donc dire que le geste premier de Dieu créant l’homme et la femme à son image n’aboutisse vraiment qu’avec l’Incarnation du Christ – Dieu se faisant Présence par un visage, et que joue alors l’image ?
    J’ose penser que cette création de l’homme et la femme à l’image de Dieu, à sa ressemblance, ne se comprend que dans leur relationnel, dans ce qu’ils sont l’un pour l’autre dans leur relation d’amour : hétérosexuels, à la fois du plus proche et familier, et du plus autre et inconnu – telle qu’est la relation de Dieu à l’humain – c’est-à-dire à cet homme et à cette femme aimants, chacun donc étant appelé, dans leur amour, à être pour l’autre l’image, le visage de Dieu, sa présence, son amour.