20 novembre 2018 : l'uncité des êtres, leur unicité relationnelle
20 décembre 2018 : correspondre à la réalité ... ou n'en faire qu'à sa tête
20 janvier 2019 : éloge de l'attention
20 février 2019 : attentif aux vécus, aux expériences d'humanité
20 mars 2019 : trinité
20 avril 2019 : qualité de relations humaines
20 mai 2019 : ça va en allant


 

 

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'toi et moi' marbre 2006 h19cm
ce marbre, précieux entre tous, m'a été
volé à l'atelier à l'automne 2015 - une
récompense reviendra à qui me le rendra

« Nous avons connu, aux heures de miracle,
une certaine qualité de relations humaines
là est pour nous la vérité »

    Antoine de Saint-Exupéry se confiait ainsi à son ami Léon Werth (dans sa ‘Lettre à un otage’) – des mots qui lui venaient après avoir relaté, en mémoire, deux ‘heures de miracle’ : un moment à trinquer avec ce grand ami en bord de Saône, à Fleurville, et un moment au fond d’une cache durant la guerre civile en Espagne - deux moments de grande banalité, mais restés très sensibles pour lui. « Les miracles véritables, qu’ils font peu de bruit, dit-il. Les évènements essentiels, qu’ils sont simples » . Telle la venue du Petit Prince dans son désert.
    Autre phrase au début de ses carnets (1,35) : ‘En fin de compte et exclusivement la qualité des relations humaines’ . Autrement dit : somme toute et plus que tout, il n’y a pas de plus grande et plus profonde expérience d’humanité.
    En d’autres termes encore, il l’avait écrit dans ‘Terre des hommes’ : « Il n’y a qu’un luxe véritable, c’est celui des relations humaines ». Ou encore, dans ‘Pilote de Guerre’ : « L’homme n’est qu’un nœud de relations. Les relations comptent seules pour l’homme ». Et plus tard, tout à la fin de Citadelle (175), avant de mourir : « Tu es nœud de relations et rien d’autres. Et tu existes par tes liens. Tes liens existent par toi. Le temple existe par chacune des pierres. Tu enlèves celle-ci : il s’éboule. Tu es d’un temple, d’un domaine, d’un empire. Et ils sont par toi ».

    « Là est pour nous la vérité » : deux traits de cette ‘vérité’, deux aptitudes proprement humaines : 1° d’abord la mémoire (‘nous avons connu’) qui donne de la durée, qui pérennise nos vécus, qui les rend ‘à jamais’ ; 2° et le vécu, le contenu : la qualité de relation, façon la plus humaine (séculière) de dire l’amour.

*

    « Une certaine qualité de relations humaines ! » On s’interroge sur les vécus de relations qui ont pétris cet homme pour qu’il y accorde une telle importance : d’abord sa mère, les vécus de l’enfance sans cesse présente (celle du ‘Petit Prince’), les vécus de camaraderie comme pilote d’avions aux débuts périlleux et rudes de l’Aéropostale et des grands raids, les vécus d’amitié (avec Guillaumet, Mermoz, Léon Werth…), les vécus amoureux d’une femme... (telle la rose du Petit Prince).
    On note bien l’expression : ‘une certaine qualité de relations’ : ce qui d’emblée sélectionne et trie dans la mémoire le meilleur, le rare, l’unique (les ‘heures de miracle’) et ce qui laisse ouverts les possibles, ce qui universalise ces expériences fondamentales d’humanité. (Il faudrait s’interroger de même sur le relationnel des penseurs de l’époque : Malraux, Sartre, de Beauvoir, Gide…, chez Camus on pense à sa mère et à son amour avec Maria Casarès).

    « Qualité de relations humaines ! » A l’époque de Saint-Exupéry, on sait l’influence du Personnalisme, ce courant de pensée philosophique empreint d’anthropologie biblique : son insistance sur la personne humaine, sur le ‘je’ et ‘tu’ de l’échange entre êtres humains : depuis le sourire, les caresses et les mots doux de la mère et du père à leur nouveau-né, jusqu’aux regards, gestes et mots d’estime entre adultes. Car ce faisant il traite des fondements de la relation humaine – ce relationnel unique et inestimable, advenu avec la naissance, du fait de la mise à distance de l’enfant à sa mère (la coupure du cordon ombilical), et du fait de l’allaitement (cette relation nourricière, sereine, sécurisante, aimante, indispensable à l’enfant pour devenir autonome et indépendant). Distance, autonomie, indépendance… dans ces profondes douceurs (jusqu’à la main sur la poitrine)… tout ce dont le petit d’homme fait mémoire pour toujours, et le voilà ainsi apte à diversifier, varier et enrichir ses relations, jusqu’à connaître un apogée dans la relation amoureuse d’homme et femme – selon les mots de la Genèse biblique : « l’homme quittera son père et sa mère (leur douceur première) pour s’attacher à sa femme, et les deux ne feront qu’une seule chair » – soit encore, dans la Genèse, les premiers mots de la création : « l’humain créé homme et femme à l’image de Dieu ». Autrement dit, en cette longue charge de méditation, de rêve et souvenir, depuis les profondes douceurs des premières relations du petit enfant à sa mère et son père, jusqu’aux plaisirs intenses de la vie, dont les relations sexuelles, c’est autant de charge de mémoire et recueillement qui attise et porte infiniment loin les aspirations, les désirs et plaisirs, ouvrant ainsi les ‘qualités de relation humaine’.

    Pourquoi alors Saint-Exupéry préfère-t-il parler de « qualité de relation humaine » et non pas d’amour ? Il semble soucieux d’user délibérément du registre médian entre camaraderie, amitié et amour. Plus tard, dans sa grande méditation finale de Citadelle, il parlera d’abondance d’amour (et de Dieu). Mais jusque-là ce sont des écrits d’aviateur (ce qui expliquerait que le Goncourt ne lui ait pas été attribué). Jusque-là ce sont des vécus de camaraderie rudes et exigeants entre hommes d’action – et non pas la bienséance entre ‘gens de lettre’. (Y compris la candeur du Petit Prince lors d’une panne d’avion au désert - ce livre qu’il va dédier à Léon Werth, et qui sera le plus lu au monde après la Bible – ça valait bien le Goncourt). Ce sont là autant de vécus de relations humaines dont la force (et le ‘miracle’) est d’être pleinement séculier, humain, sans se risquer à en parler en terme d’amour. Car en son époque, le parler correct entre ‘penseurs sérieux’ était dominé par le Marxisme et l’Existentialisme, et Saint-Exupéry s’en tenait à l’écart, sauf dans son œuvre ultime et inachevée : Citadelle. Dans ses premiers écrits d’aviateur, parler d’amour, aurait entretenu la confusion possible avec la façon chrétienne de l’entendre, alors que le bien-pensant de l’époque était séculier. Voilà pourquoi il préfère parler de ‘qualité de relation humaine’, et qu’il en donne l’exemple dans la banalité d’un échange avec un ami sur une terrasse en bord de Saône, ou encore, autre souvenir, son vécu au fond d’une cache de partisans espagnols où il était dangereusement menacé, et où il lui a suffit d’un camarade qui lui tende une cigarette et un sourire pour que tout s’illumine dans sa vie.

*

    Qu’en est-il alors de cette ‘vérité’ que Saint Exupéry lie en ces qualités de relations humaines ? N’est-ce pas pour lui, plutôt que de dire ‘Dieu’, sa façon préférée, séculière, de parler des profondeurs infinies de la vie, de nos aspirations, de ce qu’il appelle les ‘divinités’ qui nous habitent, qui nous hantent ? Il préfère parler de l’homme, des potentialités quasi-infinies de l’homme, au lieu de parler trop vite de Dieu. « Que m’importe que Dieu n’existe pas ! Dieu donne à l’homme de la divinité » (carnets 1,217). Ce qu’il redit dans sa ‘Lettre à un otage’ : « Et comme le désert n’offre aucune richesse tangible, comme il n’est rien à voir ni à entendre dans le désert, on est bien contraint de reconnaître, puisque la vie intérieure, loin de s’y endormir s’y fortifie, que l’homme est animé d’abord par des sollicitations invisibles. L’homme est gouverné par l’Esprit. Je vaux, dans le désert, ce que valent mes divinités.”
    ‘Que m’importe que Dieu n’existe pas ! Dieu donne à l’homme de la divinité’ . C’est dire qu’il reprend la question de Dieu seulement depuis les aspirations d’infini qui nous habitent, qui nous poursuivent, qui nous font plonger et voir plus profondément dans les êtres rencontrés, qui nous attisent en toutes relations humaines un peu vraies, en tous désirs de plus encore, d’infiniment plus, jusqu’à ‘toucher au divin’.
    Et pour autant il nous faut bien reconnaître que Dieu ne répond pas. Le leitmotiv du Seigneur dans sa Citadelle du désert : ‘dans le silence de mon amour’. L’amour que nous pouvons adresser à Dieu est sans retour : nos regards émerveillés sur une nuit étoilée, notre attention portée à l’infini, dans un silence sans fond. Pour chacun d’entre nous, seules nous parlent, seules existent charnellement les présences humaines vivantes qui nous sont données. Seules elles sont à même d’entretenir en nous de la ‘qualité de relation humaine’. Si bien qu’à vrai dire, que Dieu soit ou ne soit pas, là n’est pas la question . Mais si bien que, de ce fait, nous pouvons pressentir ou deviner, si Dieu est, son extrême discrétion et humilité de s’effacer totalement à l’avantage des présences des nôtres – puisqu’il n’y a qu’elles qui nous soient concrètement données - de même que le silence de nos proches disparus. Or dans cette non-réponse de l’Au-delà, il demeure en nous, grâce à notre charge de mémoire et grâce à nos vécus de ‘qualités de relations humaines’ – il demeure du ‘divin’ en nous : soit, de milles manières, les aspirations d’infinie qui nous saisissent et nous habitent, qui nous émeuvent depuis les infinies douceurs de notre petite enfance, et depuis les désirs et plaisirs éprouvés, par l’homme au plus proche et mystérieux de la présence féminine, et par la femme en présence de l’homme. St.Paul disait : « Toute la création en attente aspire à la révélation des fils de Dieu » (Ro.8,14). Disons aujourd’hui, en langage séculier, que les désirs et plaisirs de portée infinie qui travaillent les hommes expriment en creux une dimension infinie du monde qui nous échappe totalement, hors de notre atteinte, mais indéniablement présente sauf à la dire absurde. On touche ainsi aux profondeurs de notre condition humaine depuis le relationnel imprimé dans notre petite enfance, jusqu’en ses ravivements dans nos attachements d’amour.
    Et quant au néant et l’Au-delà de nos proches disparus, tout chargés que nous sommes de leur mémoire, c’est encore Saint-Exupéry qui dit (dans Citadelle) : « Le disparu, si l’on vénère sa mémoire, est plus précieux et plus puissant que le vivant » .

    Si mémoire et qualité de relations vont de pair s’agissant de nos proches disparus, en serait-il de même de la Présence plus radicalement ‘proche-lointaine’ de Dieu ? C’est là que la Bible, cultivant abondamment à la fois la mémoire et la qualité de relation, peut nous éclairer. On sait que la langue hébreu de la Bible a l’avantage d’être toujours concrète, jamais abstraite, mais incarnée, expérimentale. Ici le mot ‘présence’ n’existe pas, mais se dit ‘visage’, ‘face tournée vers soi’, ‘regard’, ‘écoute’... Et si tout au long de la Bible, la ‘présence de Dieu’ (ainsi formulée) revient d’abondance, si elle parle, se montre, s’impose, c’est habituellement dans le relationnel des hommes et des femmes qui en sont habités et s’y font attentifs. C’est presque jamais directement, c’est par la médiation des vécus de ‘qualité de relations humaines’. Sans ces relations, sans ces preuves d’amour, l’amour de Dieu n’est rien. C’est par l’amour des proches, par notre altruisme, que l’amour de Dieu saurait être concret, incarné, réel. (D’où le commandement premier de l’amour de Dieu, égal à celui de l’amour du prochain).
    Sachant encore qu’au long de la Bible, ce vécu singulier de la relation humaine à Dieu s’est peu à peu affiné : longtemps il fut dans le seul relationnel communautaire du ‘peuple choisi’ par Dieu, puis, progressivement, ce relationnel s’est fait de plus en plus individuel, personnel et intime, intériorisé, spirituel (‘Pour toi, quant tu pries, dit Jésus, ferme sur toi ta porte et prie ton Père qui est dans le secret’). Un relationnel intime et personnel, porté à l’infini, et s’adressant à Dieu, alors qu’en réalité, cet amour, touchant au silence total de Dieu, est de ranimer et raviver la consistance et le vécu des ‘relations humaines’ passées (souvenues) et présentes. Un amour pour Dieu sans retour, mais tout empreint des vécus d’amour donnés jusque là, depuis la naissance.
    C’est seulement ainsi que celui qui entretient en lui ses ‘heures de miracle’ de ‘qualité de relations humaines’, entretient la certitude que ‘Dieu est amour’, comme le dit St.Jean – c’est seulement ainsi qu’il peut s’accorder à sa Présence. Les mots de Dante à la fin de la Divine Comédie : « L’amour qui meut le soleil et les autres étoiles »