20 février 2010 : malheur/bonheur
20 mars : désir/désert
20 avril : "Nous prendrons le temps de vivre..."
20 mai : sacraliser l'art ?
20 juin : 'au jour le jour, chemin faisant'
20 juillet : blanc sur blanc, ma Loire

20 août : Balenchiaga

20 sept. : le Cantique des cantiques
20 oct. : sculpture et création

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N.B. du 2 au 31 octobre, exposition
en l'église St. Etienne de Beaugency :
100 sculptures de Michel Coste



         Cristobal Balenchiaga : entre Madrid, Paris et Barcelone, un très grand couturier dont la reconnaissance et le succès connurent leur apogée dans les années 1950, suivis d'un déclin rapide jusqu'à la cessation en 1968.
         J'aimerais ici exprimer mon admiration pour sa démarche de créateur et la beauté de ses vêtements, spécialement ses jeux de volumes et de plis somptueux, qui touchent beaucoup un sculpteur. Mais j'aimerais aussi comprendre sa personnalité et le destin de sa création, comprendre ainsi les évolutions de notre époque actuelle en matière d'art.
         En partant d'une émission à son propos, le 1.7.2009, et du grand livre de Marie-Andrée Jouve aux éditions du Regard (1988), je retiens d'abord l'introduction de ce livre : "Balenciaga, homme éminemment secret, se profile derrière une œuvre d'une cohérence absolue dans sa démarche, son dépouillement, sa simplicité, l'harmonie obsédante de ses lignes et de ses formes nées d'une architecture irréprochable. (..) A la fois créateur et architecte, Balenciaga bâtit un système de proportions parfait autour du corps féminin qu'il redessine ou remodèle, donnant, à l'occasion, une impression de minceur par la grâce de sa 'coupe frôlée' avec un souci extrême du confort qui se retrouve dans la fluidité d'une veste ou d'un manteau glissant des épaules d'un mannequin comme dans la décomposition d'un mouvement étonnant d'harmonie et d'équilibre. Jeu entre la robe et le corps, variation musicale entre abstraction et réalité.
         La femme est inaccessible, hiératique, d'une élégance qui tend, par sa perfection, à l'insolence sinon à l'arrogance. Ou à l'inverse, est presque niée pour la gloire d'un vêtement devenu œuvre d'art.
         Abolissant tout artifice, tendu vers la forme pure, Balenciaga, tout au long de sa carrière, se dirige vers des volumes de plus en plus abstraits...
         Balenciaga crée des harmonies nouvelles entre la femme et son vêtement, harmonies que Diana Vreeland a décrit : 'Toutes les femmes sont à la recherche de leur identité. Toutes les femmes ont en elles des aptitudes qui sommeillent, pour le luxe et le mystère. Balenciaga a mis le corps et la robe en harmonie et soudain les femmes se sont retrouvées en rythme parfait avec l'univers'."


         Homme secret, discret, ce couturier de 'la noblesse espagnole et britannique, et des milliardaires américaines' apparaissait très peu en public, pas même dans ses défilés (il y assiste derrière un rideau séparant les ateliers des salons) ; plus étonnant encore, il ne s'est jamais confié à la presse, sauf une interview à la fin de sa vie. Et pourtant ne le désignait-on pas, en 1950, comme le 'nec plus ultra de la mode' - avec Dior, mais Dior étant le premier à s'incliner devant le génie de celui qu'il appelait 'notre Maître à tous'.
         Chanel exprimait son admiration en cette phrase : "Balenchiaga seul est un couturier. Lui seul est capable de couper un tissu, de le monter, de le coudre de sa main. Les autres ne sont que dessinateurs". C'est ainsi qu'à l'un d'eux, trop confiné à ses dessins, il conseillait de 'faire' - c'est-à-dire, comme un sculpteur, d'aller prendre ses tissus et de composer directement le vêtement sur le modèle - c'est-à-dire de travailler, non pas en deux, mais trois dimensions.
         Autre phrase célèbre de sa part : "un couturier se doit d'être architecte pour la conception, sculpteur pour la forme, peintre pour la couleur, musicien pour l'harmonie et philosophe pour la mesure".

         Viennent alors les limites qui lui valurent sa désaffection dans les années 1960 - ces limites qui m'interrogent. D'abord la mode du 'prêt à porter'. Balenchiaga travaillait, par prédilection, sur une personne unique, selon son allure singulière, son port, sa morphologie et, de préférence, la femme mue d'une élégance intérieure. Comment alors aurait-il été disposé à créer des vêtements adaptables au tout venant ? Pire, lorsque cette mode en vint à la minijupe, tellement contraire à l'ampleur de ses jeux de robes.
         Autre mutation qui lui fut difficile, impossible : lorsque la mode 'descendit dans la rue', alors qu'il ne travaillait que pour les grandes manifestations d'intérieur. Décourageante aussi, la banalisation des lieux de prestige, comme la salle d'opéra où madame, en tenue de soirée, devait s'asseoir aux côtés de quelqu'un en jean et polo. Faut-il s'étonner que ce soit en juin 1968 que le grand Maître 'jeta le manche après la cognée'. Il mourut peu après.

         Essayons de réfléchir. On peut comprendre que l'art du vêtir de la femme soit magnifié avec les plus belles élégances intérieures accordées aux somptuosités de jeux de tissus, de volumes, plissés et couleurs. Telle devrait être l'exigence première de la Haute Couture, à l'instar des plus remarquables figures de la peinture et la sculpture (lesquelles étaient une des sources d'inspiration de Balenciaga). A ce compte il s'agit d'un art qui ne saurait être que riche, très riche : un art qui trouve le juste accord entre le goût d'excellence et le coût - le juste rapport qualité-prix.
         Alors que s'est-il passé dans la Grande Mode des époques suivantes, pour qu'elle nous laisse aussi perplexe, dubitatif ? On dirait un décrochement dans cet accord entre coût et goût : des coûts faramineux pour des goût dont on ne sait plus que penser (tel qu'il en va pour les œuvres du Marché de l'Art actuel : coûts exorbitants contre qualités intrinsèques totalement aléatoires).
         Autre façon de s'interroger : que s'est-il passé lorsque, dans ce monde de la Haute Couture, l'objectif du vêtir n'est plus tant de s'accorder à la beauté singulière du modèle, qu'à la singularité de l'artiste, au faire-valoir de son originalité ? On nous rétorquera que l'art actuel n'a que faire de l'esthétique, de la séduction de la beauté. Passe encore pour le 'machin' qu'on va installer à grand frais sur la place publique, mais s'agissant de la robe, de la veste ou du manteau de madame, comment ne pas s'accorder à la quête de séduction et de beauté qui est inhérente à sa féminité ? Comment découragerait-on la grande mode pour autant qu'elle tire vers le haut le goût des femmes à bien se vêtir, à avoir belle allure, à séduire ?
         Autre façon de s'interroger : si le génie de Balenciaga, dans les années 50 et 60, fut d'aller vers une simplicité et une abstraction de plus en plus audacieuses et performantes pour magnifier la beauté féminine, n'est-ce pas une sorte de basculement et d'excès qui s'est opéré ensuite, selon cette même exigence ? Le trop abstrait ne s'est-il pas tué lui-même ? Le trop simple. N'est-ce pas là ce qui signe la fin et les lendemains de Balenciaga ?
         Mais au fait, ultime question, Balenciaga peut-il perdurer par delà lui-même ? Pourquoi a-t-il arrêté sa Maison, fermé ses ateliers en 1968, comme un vieux sculpteur qui s'arrête de sculpter et congédie ses assistants ? Il se trouve que la Maison Balenciaga connaît depuis quelques années une reviviscence qui laisse sceptique. Une vraie création, originale, authentique, est le fait d'un créateur - sans parler d'une entreprise avec une marque et une tradition de Maison comme la cristallerie Daum à Nancy. La singularité de la haute couture de Balenciaga était de réaliser ses oeuvres de bout en bout - dessin, découpe, montage, couture. A ce compte, il ne saurait guère y avoir de Balenciaga après lui, pas plus qu'on imaginerait un atelier Rodin après Rodin, sinon de rééditer ses modèles.
         Reste le plus précieux : sa propre démarche qu'il nous laisse en modèle - cette célébration de la femme telle qu'il l'a portée au plus haut niveau dans le vêtir. A chacun d'y être très attentif et de s'en inspirer dans son art propre.






















la harpe
marbre 1990 h.58cm