raconter une création
   Tôt avant l'aube, ce dimanche de février, je me rends à l'atelier. La ville est endormie si ce n'est le chant d'un merle.
   Lorsque le silence revient, je mets un CD de Cantates allemandes : l'une de ces musiques grandioses et dramatiques qui précèdent celles de Bach. Je lisais, la veille, en découvrant ce disque : " La guerre de Trente ans (1618-1648) a ravagé surtout l'Allemagne qui, les épidémies succédant aux soldats, a perdu plus du tiers de sa population… Désespoir, pessimisme, sentiment profond du néant de la vie et de la vanité du monde, goût baroque pour l'excessif, l'opposition tranchée des contraires, la quête passionnée d'un sens caché derrière le sens apparent…". Je suis très frappé qu'en une telle époque sombre, l'œuvre de résilience ait donné une musique aussi lumineuse, jusqu'à Bach, par différence avec ce qu'ont donné les arts du XXe siècle.
   Quant à ma sculpture, là maintenant, il me revient de correspondre à l'attente d'une femme et d'un homme qui souhaitent marquer leur quarantième anniversaire de mariage par un bronze. On m'a donné une photo de la tombe de Bartholdi au cimetière Montparnasse : une femme-ange soulevée sur une haute stèle. Elle a quelque chose de la Liberté américaine et de la force du Lion de Belfort.
Autour de la tige du socle, avec de la terre dure, je forme grossièrement un pilier qui s'élève assez haut puisque, exceptionnellement, la pose de la femme sera déployée complètement.
   Tout en haut, je commence alors par la tête de la femme et son bras dressé - soit les deux éléments dont tout le reste va tenir. Esquissés pour l'essentiel, ils sont stabilisés en enfilant deux aiguilles à tricoter.
   Avec mes doigts et quasiment qu'avec l'opinel, je descends alors au niveau du torse : l'épaule et le bras gauche, la poitrine, la forte cambrure des reins. Puis viennent le ventre, les hanches, et surtout cet extraordinaire balancement des jambes vers l'extérieur, et l'élévation que cela procure. C'est alors qu'il faut rehausser le tout qu'il se tienne à 3-4cm au-dessus du socle, au dessus du sol, comme en lévitation.
   Au bout d'une heure la femme est quasi achevée. Elle se tient en elle-même, seule, en magnifique déploiement. Que va-t-il en être de l'homme ? Je n'en est aucune idée, sinon qu'il sera en contrebas. Aucune idée, sinon une étreinte. Je commence par mettre en forme sa tête plaquée contre le ventre de l'aimée - enfouie, attentif, l'écoutant, l'embrassant. Ce premier façonnage est méticuleux et sera sans retour. Vient ensuite, immédiatement, la force de l'épaule gauche et celle du bras, partant de biais, parallèle aux jambes de la femme, et remontant de toute sa fougue au bas de son ventre, même si cette première mise en forme s'avèrera ensuite trop forte. Viennent alors le dos et les reins de l'homme ; et, naturellement, l'autre bras qui, par derrière, soulève la femme d'entre ses fesses. Viennent enfin les deux jambes accroupies, lesquelles, par leur biais, doivent donner le basculement et l'élan de l'ensemble : elles coulent naturellement de mes doigts en venant se joindre aux deux avants jambes de la femme.
   Les Cantates allemandes tournent en boucle. Deux heures plus tard le tout est quasi-achevé. Il faudra encore revenir dix fois, cent fois, pour retoucher mille points de cette " Gloire de l'amour " qui m'avait tourné toute la nuit dans la tête, obsessionnelle, sans que j'en sache la forme, puisque c'est de la terre qu'elle est venue, en étant attentif au bonheur d'une femme de par un homme.


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