20 juin 2008


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l'impact des Psaumes

     Depuis près de 3000 ans, les Psaumes ont été le fond de prière issu du Judaïsme, approprié ensuite par le Christianisme. Essayons de comprendre ce qui en découle jusqu'à nous aujourd'hui :
     1° en disant prière, nous disons, derrière les rites, gestes et attitudes, l'expression d'hommes et femmes vers l'absolu, leurs tensions et aveux depuis l'intime d'eux-mêmes, leurs dispositions d'optimisme, de confiance, de gratitude, de soumission, de tolérance, d'intolérance, etc. ; autrement dit : tel que tu es habitué à prier, tel que tu es d'une culture de prière, tel tu es disposé profondément dans la vie ; c'est la part intime du fond culturel qui distingue le Catholique, le Protestant, l'Israélite, le Musulman, l'Hindouiste, le Bouddhiste...
     2° dans le monde israélite de la Bible, le livre de prière des Psaumes est d'une époque et d'un milieu très singulier - il remonte à David, mais pour l'essentiel il a été composé et fixé avec le Judaïsme d'il y a 2500-2200 ans à Jérusalem (1) ; il se résume, nous le verrons, en un mode de clameurs et cris, un mode de plaintes et implorations, un mode de louanges et actions de grâce ;
     3° tel quel, extrêmement humain et sensible, ce fond des psaumes s'est naturellement perpétué par la Tradition de prières des croyants juifs et par la Tradition des chrétiens (2) ; pour eux, par conséquent, ce fut une longue, longue imprégnation de ces dispositions profondes ;
     4° outre cette flamme nourrie des croyants, il y a tout lieu d'imaginer que ce même feu de dispositions profondes ait couvé et se soit maintenu sourdement, par inertie, par atavisme, dans l'inconscient des hommes et des femmes d'un monde moderne qui, lui, a délaissé la prière (3) ; on imagine qu'une fois partie la pensée, le cadre est resté. D'où les interrogations en chaîne : en quoi ces dispositions d'humanité des psaumes se sont-elles maintenues dans notre société occidentale laïque ? En quoi ont-elles été altérées, amorties ? En quoi les Psaumes ont un impact inconscient sur les formes d'expression d'art actuel ? Et ma sculpture ?

Quel est ce fond cultuel-culturel des Psaumes ?
     # Au cœur de la Bible, le Psautier contient 150 prières (environ 150 pages). Un livre d'une très grande richesse, d'une profonde expression d'humanité. Un ensemble disparate. De la poésie lyrique composée par une élite pieuse du peuple juif, au long de quelques 5 à 8 siècles, depuis David (héros principal et signataire fictif ou réel de la moitié du livre) jusqu'au temps de l'Exil (-587-538), à la Restauration, et même jusqu'à la Résistance contre l'Hellénisme (au 2e sc), lorsque l'ensemble du psautier s'est cristallisé. Car reste que l'essentiel de l'écriture des psaumes émane de cette dernière époque (Exil, Restauration, Résistance), mais elle fait comme si on était dans les grandes heures monarchiques, leurs hauts-faits et malheurs, de David à l'Exil. Donc un étrange complexe de passé idéalisé et d'archaïsme magnifié qui se formulent dans de la modernité.
     # Si l'on s'en tient à cette modernité (-2500-2200), qu'en est-il ? Un peuple de taille modeste, dont une minorité autour de Jérusalem, une majorité en diaspora. Un peuple traumatisé par l'Exil à Babylone (-587-538) : la Shoah de l'époque. Une théocratie nostalgique d'une monarchie perdue. Soit une vigoureuse restauration religieuse centrée sur le nouveau Temple à Jérusalem et ses offrandes, ses sacrifices. Un dieu unique fortement affirmé. La certitude que ce dieu a choisi et élu ce peuple, qu'il lui a donné sa terre et sa 'promesse messianique'. Une forte fierté donc. Et donc le rejet des idolâtries et des 'restes de dieux' des peuples avoisinants, et surtout l'adversité contre ces voisins, avec des craintes réelles d'être anéanti ou occupé par les plus grands : Mésopotamie, Égypte, puis Grecs...
     # Toutefois on note une évolution significative de cette époque biblique : une individualisation progressive de la foi que vont exprimer les psaumes. Du fait que la piété devient plus personnelle, la prière se fait un colloque intime avec Dieu, chaque être devenant unique pour Dieu, et non plus d'abord le peuple. Il s'agit là sûrement de la 'fine fleur' du monothéisme biblique (à nulle autre pareille dans les autres foyers de civilisation d'époque et autres religions) : soit le meilleur d'une imprégnation de confiance, d'humilité, de douceur, de bonté. Mais aussi, en contrepartie, du fait d'être 'appelé' ('élu', 'à part', 'saint', 'pur', 'juste', voué au 'vrai dieu'...), c'est une levée d'un monde d'adversités individuelles, donc de polémiques ; soit autant de malédictions passant du 'nous' au 'je', autant d'appels en justice à n'en plus finir, jusqu'à 'l'invention de la résurrection' afin que soit assurée une juste rétribution par Dieu, une juste récompense après une vie malheureuse (4).
     # Dans ces prières, si David est retenu comme le principal auteur et acteur (individuel et collectif : le mystique et le roi), ces textes ont aussi l'empreinte des figures modernes, celle de Jérémie ('homme de querelle et de discorde'), celles de Daniel, de Job ; la figure du Juste et Serviteur d'Isaïe, accablé de souffrance ; la figure attendue du Messie, sur le modèle de David, soit dans la douceur/humilité, soit dans la dramatique.

     De ce monde cultuel-culturel biblique, en pleines tensions et évolutions il y a 2500-2200 ans, on peut dire alors que le Livre des psaumes transcrit plusieurs strates, plusieurs âges : il charrie des archaïsmes d'agressivité, de revanches, de malédictions (les guerres de David..) ; il traduit profondément la souffrance, l'épreuve, mais ce faisant il entretient aussi des propensions à gémir, à se plaindre ; enfin, au plus sage d'humanité, il formule ce qui n'est qu'abandon, confiance, louange, gratitude, émerveillement.
     De ce fait, à côté du classement littéraire habituel des psaumes en trois genres stylistiques (hymnes, supplications, actions de grâce), on peut aussi classer le contenu des psaumes en trois formes d'expression (5) :
     1° des clameurs et des plaintes contre le mal et l'ennemi, collectif ou individuel : imprécations, exécrations, appels à la vengeance, chants de victoire... - au pire le fameux psaume 110, davidique-messianique : Dixit Dominus, tant ressassé par l'Église, de Vivaldi à Mozart...
     2° un bon tiers d'expressions de lamentations, de supplications collectives et d'implorations individuelles - 'Des profondeurs je crie vers toi, Seigneur, écoute ma prière'...- tel le 'Kyrie' chrétien, l''Agnus'...;
     3° un bon tiers d'expressions de prière confiante, de louanges, de bénédictions, d'actions de grâce...- 'Magnificat', 'Gloria'... - dans la veine du Notre Père.

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     Passons la complexité des imprégnations cultuelles-culturelles de ce grand courant souterrain des Psaumes au long de nos 2000 ans d'histoire occidentale : d'une part, la prière israélite et, d'autre part, la prière chrétienne corsée par le terrible modèle doloriste du dieu crucifié. Si on en vient aux modalités que prennent ces dispositions d'humanité en culture séculière moderne :
     1° On imagine la pesanteur d'imprégnation du fond de dénonciations et de cris contre le mal, l'adversité, l'ennemi - l'arrogance belliqueuse... fond accablant sans pouvoir se permettre d'en appeler au dieu.
     2° On imagine le fond de gémissements et de plaintes, la propension à la mélancolie (se cumulant avec le modèle grec), la Shoah ici et le Crucifié là, le fond de sombre et tragique, tournant indéfiniment dans son lourd volant d'inertie, mais sans plus se permettre de s'adresser à quelque dieu comme témoin ou confident...
     3° On imagine des bonheurs et des succès, des heureux évènements et des réjouissances... désormais fêtés pour eux-mêmes, entre soi, sans ouverture et gratitude vers quelque Ciel.

     Mais alors n'est-ce pas ainsi qu'on pourrait s'expliquer trois traits caractéristiques majeurs des avant-gardes de l'art depuis un siècle : 1° l'art se voulant témoin contre le mal, ou témoin des malheurs, 2° le sombre et la dénégation, 3° la part la moins avouable, la moins risquée : le bonheur, la joie, la gratitude ? N'est-ce pas là, je le répète, l'effet de l'immense courant d'un fleuve inconscient, depuis deux millénaires, avec des tensions d'absolu toujours latentes, que la modernité a défaites ou ranimées autrement ?



     Qu'en est-il alors de ces marques culturelles dans ma sculpture ?
Dès ses débuts ma démarche m'a semblée devoir découler d'une attention très sensible et critique à l'histoire de ce fond d'héritage cultuel-culturel - du biblique à aujourd'hui :
     1° les lamentations, plaintes et supplications : non, merci - donc l'évitement du sombre, de la mélancolie, du tragique ;
     2° les 'œuvres de mémoire', témoins du mal et des malheurs : non ; toutefois qu'il y ait de ma part des débats à exprimer, des crises résoudre : oui, sans doute, spécialement dans quelques-uns de mes marbres, là même où j'attaque ;
     3° quant aux émerveillements, aux expressions de gratitude : oui, pleinement, serait-ce avec l'intuition, tenue dans une extrême réserve - le pressentiment que, si Dieu est, il est visage des miens, à commencer par les visages qui me tiennent le plus en désirs et mystères - désirs inconnus, séductions et beautés....



(1) Nous mesurons l'importance pour nous de l'héritage culturel grec, nous entretenons sa philosophie, sa mythologie, sa tragédie, sa sculpture... ; mais imaginons que cette même Grèce nous ait légué, dans une qualité similaire, un ensemble de prières dont l'Institution religieuse occidentale aurait fait Son Livre de prières ? Imaginons un corpus de prières Celtes dont l'Europe religieuse aurait fait Son Livre ? Tel fut le sort du livre des Psaumes issu du peuple juif il y a 2300 ans. Un legs de portée considérable, mais a-t-il jamais été pris en considération comme tel ?

(2) A noter que l'Église, en supplantant le Judaïsme, en estimant qu'elle était l'accomplissement (et l'abolition) d'Israël, s'est appropriée tel quel le fond de prière israélite des Psaumes. Elle en a fait sa base de prière (tel le Bréviaire, c'est-à-dire les 150 psaumes récités sur les 7 jours de la semaine). Les références proprement locales-nationales, comme l'exaltation de Jérusalem ou la gloire d'Israël, pouvaient être avantageusement maintenues, au registre spirituel - les Juifs n'ayant rien à dire, puisqu'ils étaient à la marge, et pire. Mais scandaleusement, depuis 60 ans qu'Israël est redevenu un État dans la terre même que chantent les Psaumes, l'Eglise continue à chanter, benoîtement, par ces mêmes Psaumes, la Gloire d'Israël et le Triomphe de Jérusalem ! Sans compter les milles anachronismes de références culturelles, et surtout le fond anthropologique dont nous parlons ici.
A noter surtout que la prière qui correspond le mieux à la nouveauté du message de Jésus de Nazareth (au spirituel-culturel qui lui était propre), c'est le 'Notre Père' qu'il a enseigné à ses disciples, lorsque ceux-ci lui demandèrent : 'apprends-nous à prier... !'. Il aurait pu leur dire : 'vous avez les Psaumes'. Non, il a laissé venir des mots sensiblement différents, à la fois neufs et anciens, dans la fraîcheur et aménité de son message. Mais vues la fortune et pérennité des Psaumes dans son Église, il faut croire que l'atavisme a été plus fort - et qu'il l'est toujours.

Un passage très significatif de la Bible de Jérusalem (1955 & 1998) dans son introduction aux Psaumes : "L'Église chrétienne en a fait, sans changement, sa prière officielle. Sans changement ces cris de louange, de supplication ou d'action de grâce, arrachés aux psalmistes dans les circonstances de leur époque et de leur expérience personnelle, ont un son universel, car ils expriment l'attitude que tout homme doit avoir en face de Dieu. Sans changement dans les mots, mais avec un considérable enrichissement de sens..." : la Nouvelle Alliance, la venue du Messie, le Fils de Dieu, etc...
Une telle affirmation catholique est choquante et confirme l'atavisme dont on vient de parler : 1° en restrictif : dire 'le considérable enrichissement de sens' (chrétien), c'est dire que sans lui la vérité des psaumes serait bornée (sans la soit disant 'lecture chrétienne des psaumes') ; 2° en extensif : affirmer la portée universelle des psaumes et plus encore, dire qu''ils expriment l'attitude que tout homme doit avoir en face de Dieu', c'est oublier qu'évidemment, même s'ils sont témoins d'une grande profondeur d'humanité, ils sont d'une époque, d'un milieu et d'un culte singuliers.. ; c'est négliger d'inviter chaque homme, chaque femme, selon sa culture, à approfondir sa vérité propre et la forme d'expression qu'il peut s'en donner, soit pour la minorité en connaissance des psaumes et pour la majorité en ignorance des psaumes. A titre de comparaison : ce n'est pas parce qu'on admire la sculpture grecque (l'objet du prochain 20 du mois), que pour autant on peut prétendre l'arrêter comme le modèle de toutes sculptures de l'histoire humaine.

Mon ami exégète Michel Saillard confirme mon propos, et me signale que dans la nouvelle version des psaumes mise par l'Église à la disposition des fidèles ('Prières du temps présent') des mutilations ont été opérées : des psaumes exclus (58, 83, 109) et d'autres purgés de versets particulièrement violents : 35, 20-21.23-26; 58, 6b-9.12-15; 63, 10-12; 79, 6-7.12; 110,6; 137,7-9; 139,19-22; 140,10-12; 141,10 ; 143,12 ; mais non pas 71,13, 110,5b - pourquoi ?

(3) On s'interroge habituellement sur ce qui a pu remplacer ou tenir lieu de croyance en Dieu et d'espérance dans notre monde moderne sécularisé. On peut s'interroger autrement : à quelles formes de ferveurs profanes les habitudes de prières judéo-chrétiennes, une fois délaissées, ont-elles fait le lit - meetings, shows médiatiques, matchs de foot... ?

(4) Ce qui se retrouvera dans la version chrétienne, évangélique : " Heureux êtes-vous si l'on vous insulte, si l'on vous persécute...à cause de moi : soyez dans la joie, car votre récompense sera grande dans les cieux : c'est bien ainsi qu'on a persécuté les prophètes vos devanciers " (Mt 5,11).

(5) Je dois à Jean Grosjean, dans un de nos échanges en 1992, les premiers repérages de ce 'bilan des psaumes'.











le noeud
terre avril 2008
h.23cm